Par Control-Zed | Le Dodo Parle | Avril 2026
Mars 2026. Un homme noir est élu maire de Saint-Denis dès le premier tour. Bally Bagayoko. Une victoire nette, démocratique, incontestable.
Il n’aura pas fallu une semaine pour que la machine se mette en marche.
Le 27 mars, sur CNews, un psychologue invité à commenter l’élection juge utile de rappeler que « l’homo sapiens fait partie de la famille des grands singes » et que « dans toute tribu, il y a un chef qui installe son autorité ». Le lendemain, Michel Onfray enchaîne : le maire aurait une attitude de « mâle dominant », son appel à « faire allégeance » serait « très tribal ».
Tribal. Grands singes. Chasseurs-cueilleurs.
On est en 2026. Sur une chaîne nationale. En direct.
Plainte déposée. Enquête ouverte. Marche le 4 avril. L’Arcom saisie. Indignation. Et puis la France passe à autre chose, comme à chaque fois.
Mais ce blog ne s’arrêtera pas là. Parce que ce n’est pas l’histoire de CNews. Ce n’est pas l’histoire de Bagayoko. Ce n’est même pas l’histoire de la France.
C’est plus vieux que ça. C’est plus large que ça. Et c’est exactement de ça que Le Dodo Parle veut parler.
Le lexique ne vient pas d’un studio télé
Quand un psychologue de plateau parle de « grands singes » à propos d’un maire noir, il ne dit rien d’original. Il récite. Il puise dans un stock de mots vieux de cinq siècles, taillé pour une tâche précise : transformer un être humain en sous-espèce, et justifier ce qu’on lui fait subir.
Ce lexique a servi à vendre des hommes sur les marchés de Liverpool, de Nantes, de Bordeaux. Il a justifié les expositions humaines de 1900 — les « zoos » où on présentait des Africains, des Kanaks, des Lapons à des familles européennes endimanchées. Il a légitimé le partage de l’Afrique à Berlin en 1885, et nourri les manuels scolaires qui faisaient des civilisations africaines, asiatiques ou amérindiennes des « peuples sans histoire ».
Au Rwanda, en 1994, on appelait les Tutsis « cafards ». À Manille pendant la guerre américano-philippine, on appelait les insurgés « monkeys ». Dans les colonies françaises d’Afrique, on assignait sa place au « bon nègre » — et on la lui répétait jusqu’à ce qu’il y croie.
Le mot change. Le mécanisme ne change pas.
Frantz Fanon l’avait posé en 1952, dans Peau noire, masques blancs : le regard colonial fabrique le « nègre » avant même de le rencontrer. Lilian Thuram en a remis une couche dans La pensée blanche : l’Occident s’est construit comme civilisation en construisant les autres comme sauvagerie. Achille Mbembe le formule autrement dans Critique de la raison nègre : la modernité européenne a produit le « Nègre » comme catégorie pour produire l’Européen comme universel.
Fanon. Thuram. Mbembe. Césaire. Sarr. Ce ne sont pas des cris de douleur. Ce sont des analyses. Ce sont des outils. Et c’est pour ça que ce blog les convoquera — souvent.
Ce que ce blog va faire
Bagayoko et CNews sont, à l’échelle de l’histoire longue, un fait divers. Un de plus. Il y en aura un autre dans trois mois. Et un autre encore. Tant qu’on ne nomme pas la machine, elle continuera à produire ses dérapages — qui n’en seront jamais.
Le Dodo Parle ne se contentera pas de commenter. Il va explorer, sur la durée, quatre territoires.
Le système d’abord. La mécanique du privilège blanc, telle qu’elle s’inscrit dans les institutions, les médias, les imaginaires. Pas en France seulement. Partout.
L’histoire ensuite. D’où vient cette mécanique. Comment l’Europe l’a construite, exportée, exécutée. La traite atlantique, la traite arabo-musulmane — celle dont on ne parle jamais. Les colonies. Les indépendances saccagées. Et l’amnésie organisée qui suit.
La déconstruction des récits dominants. Il n’y a jamais eu d’« Occident » au sens où on l’entend. Il y a eu un récit de soi qu’une partie du monde s’est inventé, et qu’elle a fait passer pour la marche universelle de l’Histoire. C’est ce récit qu’on va démonter.
L’émancipation enfin. C’est le plus important. Parce qu’il ne s’agit pas de pleurer. Il s’agit de construire — des récits, des analyses, des solidarités, des outils. Fanon, Sankara, Cheikh Anta Diop, Steve Biko, Felwine Sarr : ce ne sont pas des références mortes. Ce sont des leçons à reprendre.
Pourquoi le dodo
Le dodo, c’est un oiseau qu’on a éteint au XVIIe siècle, à Maurice, parce qu’il dérangeait. Il avait évolué dans une île sans prédateurs, donc il ne savait pas fuir. Les marins européens l’ont vu, l’ont tué, et trois siècles plus tard, il est devenu un symbole — celui de la disparition, de l’extinction, de la bêtise enfin punie.
Mais c’est aussi le symbole d’autre chose. D’un monde réduit au silence par ceux qui sont arrivés et qui ont décidé. D’une parole qu’on a fait taire parce qu’elle dérangeait le récit. D’une histoire que les vainqueurs ont écrite seuls.
Ce blog renverse la table.
Le dodo était censé être mort. Il parle.
Control-Zed
